Le Libra un projet incontestablement disruptif

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Un partenariat composé de 27 entreprises (notamment Facebook, Visa, Mastercard, Paypal, eBays, Illiad, Vodafone ou encore Spotify) a annoncé le lancement d'une crypto-devise, le libra. L'objet de cet article est d'effectuer une analyse économique de ce projet incontestablement disruptif.

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[Christophe Morel, Chef Economiste]

Le libra n’a rien à voir avec le bitcoin

Pour mémoire, notre diagnostic du bitcoin comportait deux principales conclusions :

  • Nous ne définissions le bitcoin ni comme une monnaie (parce qu’il ne remplit aucune des trois fonctions de la monnaie à savoir être un moyen de paiement, une réserve de valeur et une unité de compte), ni comme un actif financier (puisqu’il n’est relié à aucune création de valeur). En revanche, nous définissions le bitcoin comme une « matière première digitale » pour laquelle la rareté a été organisée avec une quantité offerte contrainte selon une loi déterministe.
  • Nous suggérions toutefois aux banques centrales et intervenants financiers de s’y intéresser. En effet, une fois résolues les contraintes technologiques, une crypto-devise dont l’offre serait fonction de la demande deviendrait de facto une monnaie.

Avec le libra, la contrainte technologique a été levée et l’offre de monnaie est potentiellement illimitée :

  • Par opposition au « permissionless blockchain » du bitcoin permettant à quiconque ayant les capacités technologiques de valider les transactions, ce projet démarre par un dispositif de validation centralisée dit « permissioned blockchain » en se donnant 5 ans pour revenir à un système décentralisé. Un tel dispositif n’a plus rien à voir avec le dispositif public, sans intermédiaire et décentralisé de la blockchain du bitcoin, et contourne ce faisant les limites d’un système coûteux en temps et en énergie. C’est un changement de paradigme même s’il est annoncé comme transitoire.
  • Le dispositif est présenté comme une caisse d’émission, sur le même principe que des jetons que l’on échange à l’entrée et à la sortie d’un casino. Ainsi, les liquidités en devises seront échangées contre du libra, puis investies dans des bons du trésor libellés en USD, EUR, JPY ET GBP, constituant la « réserve d’actifs ». Par définition, l’offre de libra est illimitée si les agents ont de plus en plus confiance dans le système. Le libra ne sera pas un « peg« , ce qui signifie qu’il ne sera pas convertible en tout temps avec la même parité ; si la valeur des actifs varie, la valeur intrinsèque du libra varie aussi, et ce faisant sa parité avec les autres devises.
  • Enfin, l’ensemble du dispositif est géré par la Libra Association présentée avec la terminologie d’une banque centrale (« as the entity through which the libra reserve is managed, and hence the stability and growth of the Libra economy », « the association is the only party able to create and destroy libra », « act as a buyer of last resort »).

 

Il convient de pas être complaisant sur les dangers de ce dispositif

Ce projet exploite deux failles, à savoir la défiance persistante des agents par rapport au système financier « traditionnel » ; et le fait que les transactions internationales restent lentes et très coûteuses, et ce dans un environnement de taux d’intérêt de plus en plus bas. Pour autant, nous insistons sur les dangers de ce projet :

  • Le changement de paradigme sur la validation des transactions pourrait s’avérer définitif sans retour donc à un système de validation public et décentralisé.
  • Au départ, les banques ont toujours échangé sur la base « d’un pour un », mais constatant que leur passif est stable, elles déterminent leur actif au-delà de leurs réserves, ce qui correspond à un processus de création monétaire. Il n’y a pas de raison que ce dispositif ne soit qu’une banque de dépôt. Il y a une perspective implicite de création monétaire et au-delà d’un système autonome avec une gestion globale de la liquidité libra.
  • Ce dispositif pose à la fois la question de la protection des données, et à l’inverse des failles permettant le blanchiment.

 

Sans doute existe-t-il aujourd’hui une tentation « libertarienne » (anti-étatique) avec des agents économiques qui peuvent vouloir faire l’expérience d’un dispositif présenté comme alternatif. Au final, la monnaie est avant tout une question de convention : une communauté, quelle qu’elle soit, peut s’accorder sur un moyen de paiement si la confiance est partagée. Cependant, pour que cette confiance persiste, la monnaie ne peut pas être gérée par des intérêts privés parce que tôt ou tard les règles de fonctionnement évoluent pour servir ces mêmes intérêts. Un système de paiement pérenne doit être sous le contrôle de la puissance publique, désintéressée, soucieuse seulement du lien social, d’un bien-être collectif et intertemporel, au travers d’une banque centrale juridiquement légitimée par un ordre constitutionnel. Mais il faudra sans doute qu’il y ait d’abord une crise de confiance dans cette devise privée, une prise de conscience que les actionnaires de ce système mettent leurs intérêts privés (profits et influence) avant l’intérêt public, pour revenir vers les devises adossées aux banques centrales publiques.


 

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